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Société post croissance

La résonance contrainte

Hartmut Rosa et Silvia Federici nous proposent, chacun-e à leur façon, une histoire de la modernité. Pour Rosa, la modernité est liée à l’accroissement de l’autonomie, des capacité techniques et du triomphe de la raison instrumental. Ceci a pour effet de générer un phénomène d’accélération social, où plus d’action sont produite par unité de temps. Cette accélération est génératrice d’aliénation pour les sujets de la (post)modernité: d’un sentiment de déconnexion face au monde, de non-concordance avec ce qui se passe dans le monde. On en voit les symptômes dans le brun-out qui serait aujourd’hui le mal du siècle. Or, à l’inverse de ce sentiment d’aliénation, on peut cultiver la résonance, soit la capacité de se ressentir intégrer au monde et en phase avec lui par le caractère « responsif » de la relation que nous entretenons avec lui. 

À deux endroits dans Résonance, Rosa note que son point de vue sur la modernité diffère de celui qu’en ferait les femmes, mais il n’élabore pas davantage sur cette question. 

Voir : p.362 : « De ce bref parcours rhapsodique, on retiendra que la modernité littéraire (du moins lorsqu’elle est masculine) brosse le tableau d’une catastrophe historique de la résonance. Elle est tout entière placée sous le signe d’une déstabilisation et d’un trouble de la relation au monde » et à la même page la note 19: "Cette déstabilisation affecte en particulier la relation masculine au monde: l'absence de résonance et la vaine recherche de relation responsive au monde semble en effet le thème dominant de la modernité littéraire des hommes. Si l'on jette un oeil sur les grandes oeuvres épique écrite par des femmes (...) le rapport au monde s'y révèle sensiblement différent. Mais l'enjeu étant pour moi de dégager les traits culturels dominants de l'angoisse moderne face au silence du monde, j'ai renoncé ici à étudier ces oeuvres."

Et p.452-453 :

« Quelles seraient, sur le plan intraculturel cette fois, les différences de qualité et d’intensité entre les axes de résonance de la modernité ? Pareille question appelle d’emblée une analyse des rapports entre les sexes. Les connotations culturelles de la féminité et de la masculinité et les pratiques culturelles qui leur sont associées semblent en effet se calquer sur la distinction entre relations résonantes et muettes au monde. La sensibilité résonante apparaît comme une vertu, une aptitude et un apanage féminins ; la propension à adopter à l’égard du monde une attitude indifférente, voire agressive, instrumentale et réifiante semble au contraire une « vertu », une qualité, un atout masculin.

Il est étonnant de voir avec quelle persistance ce stéréotype fonctionne comme une ligne de partage traversant tous les domaines de la vie : les femmes sont émotives et sensibles – les hommes durs et rationnels. Un garçon ne pleure pas et ignore la douleur – les filles savent mieux écouter leur corps (et leurs sentiments). Les femmes sont douées d’empathie et pleines de sollicitude – les hommes ont le sens de l’économie et de la justice formelle et indifférente. Les hommes visent l’anticipation et la maîtrise – les femmes se fient à leur intuition et à leur sensibilité. Les femmes chantent dans des chorales, les hommes font de la boxe. Les femmes sont religieuses, les hommes sont politiques, etc. Des rapports de dominance correspondants caractérisent les sphères institutionnelles de la société : le domaine de la femme, c’est le havre résonant de la famille, les services de soin et les institutions caritatives, tandis que les hommes dominent dans les sphères calculatrices et réifiantes de l’économie, de la science, de la technique et de la politique. Eut égard à la domination du pouvoir patriarcal, les relations muettes au monde, est-il besoin de le préciser, jouissent donc aussi d’une incontestable suprématie institutionnelle et culturelle sur les relations résonantes.

Sous cet angle, la question des conséquences culturelles induites par l’adoption d’une perspective féministe égalitariste versus différentialiste se repose à nouveaux frais. Du fait de la prépondérance des relations muettes au monde, porter l’accent sur l’égalité fondamentale entre les sexes pourrait tendanciellement entraîner une féminisation socio-structurelle des relations réifiantes au monde. Porter au contraire l’accent sur la pertinence sociale des relations résonantes pourrait conduire à une valorisation des qualités et des sphères sociales traditionnellement connotées comme féminines et, par là même, obliger les hommes à s’adapter : la féminité apparaîtrait alors comme une qualité préférable. Loin de moi l’idée de prôner un féminisme différentialiste à peu de frais – trop de raisons à la fois politiques, philosophiques, sociales et biologiques la disqualifient. Je souhaite simplement pointer cette dimension du rapport hommes-femmes ainsi que les débats dont il fait, semble-t-il, aujourd’hui plus que jamais l’objet. »

 

Ailleurs dans l’ouvrage, au chapitre 6.1, Rosa présente la famille comme un « havre de résonnance » dans un monde tumultueux. « Cette forme idéale-typique de relation non réfléchie au monde, qui est propre à la modernité tardive, repose finalement (comme le montrent Eva Illouz et Arlie Hochschild) sur l’idée que le sujet ne livre son combat dans les « zones d’aliénation » de la vie sociale que pour s’assurer, renforcer et préserver un havre de résonance, c’est-à-dire les relations d’amour avec le partenaire et les enfants qui constituent son objectif ultime. »

 

Or, cette béance dans son analyse permet de la renverser, grâce notamment aux travaux de Federici. L’histoire de l’arrivée de la modernité comme l’exclusion des femmes de l’espace public et leur confinement à la sphère privée qu’elle propose notamment dans Caliban et la sorcière peut aussi être lu comme un processus de « contrainte à la résonance » qui s’inscrit pleinement dans la théorie de la reproduction sociale. Schématiquement: alors que l’accélération sociale gruge de plus en plus les rapports sociaux dans l’espace hors de la maison (travail, vie politique, échanges marchands, etc.) les femmes sont contraintes à recréer à la maison le « havre de résonance » qui participe à renouveler la force de travail. Toute leur socialisation qui les pousse à prendre soin (care) et à entretenir les relations est précisément un vecteur de résonance. 

 

Caliban et la sorcière est l’histoire de comment les femmes sont enfermées dans les rapports domestiques et exclues de la sphère sociale et de l’autonomie qu’elles avaient acquise dans les siècles précédents. Pour preuve, en p.63-64 :

 

“This process required the transformation of the body into a work- machine, and the subjugation of women to the reproduction of the work-force. Most of all, it required the destruction of the power of women which, in Europe as in America, achieved through the externination of the "witches." […]It was also an accumulation of differences and divisions within the working class, whereby hierarchies built upon gender, as well as “race” and age, became constitutive of class and rule and the formation of the modern proletariat.”

 

Par contre, le texte L’invention de la ménagère (publié pour la première fois en 2016, mais paru en 2019 en français dans Le capitalisme patriarcal) fait le pas suivant pour décrire le rôle de la ménagère, une fois celle-ci exclue de l’espace public. Les p.128-129 donne une bonne idée :

 

« Les lamentations sur le manque de compétences domestiques des ouvrières et leur propension au gaspillage – leur tendance à acheter tout ce dont elles avaient besoin, leur incapacité à cuisiner, coudre ou tenir leur foyer propre, ce qui contraignait leur mari à se réfugier au « gin shop » leur manque d’affection maternelle – étaient un des passages obligés des rapports des réformateurs des années 1840 jusqu’au tournant du siècle. Ainsi, en 1867, une Commission sur l’emploi des enfants se lamentait que, « étant employées de huit heures du matin à cinq heures du soir, elles [les femmes mariées] rentrent au foyer fatiguées et lasses et refusent de faire le moindre effort supplémentaire pour rendre la maison confortable », si bien que « lorsque le mari rentre, il trouve tout inconfortable, la maison sale, aucun repas préparé, les enfants pénibles et chamailleurs, l’épouse négligée et irritée et son foyer si désagréable que bien souvent, il se rend au pub et devient un ivrogne. »

 

Et en p.136

 

« En vertu de ce [nouveau contrat social], l’investissement dans la reproduction de la classe travailleuse devait se traduire par une productivité accrue, la ménagère étant chargée de s’assurer que le salaire était bien dépensé, que le travailleur était bien soigné, assez pour être consommé par une autre journée de travail, et que les enfants étaient convenablement éduqués pour leur futur destin de travailleurs. »

 

Ainsi la résonance s’inscrit désormais dans une relation tripartite entre la résonance contrainte, la résonance authentique (?) et l’aliénation. Ce rapport complexifie l’approche de la modernité proposée par Rosa, en ajoutant un concept (la résonnance) qui vient éclairer le parcours historique que propose Federici.  On conserve le modèle de Rosa selon lequel on a besoin à la fois de résonance (proximité) et d’aliénation (distance) dans un rapport au monde équilibré, mais en ajoutant un peu plus de capitalisme à la modernité proposé. Celle-ci en effet réifie à la fois l’aliénation (notamment par le travail), mais elle réifie aussi la résonance (par la vie de famille bourgeoise) en imposant aux femmes d’être responsable de créer des havres de résonance qui permettent aux hommes de venir s’y abreuver, pour retourner, replet et satisfaits, au travail.

 

Pour bien comprendre l’ensemble du processus, on doit aussi faire appel aux notions de socialisation et de care qui ne sont pas au centre des travaux de ni l’un, ni l’autre des auteurs – bien que les deux les abordent. La socialisation des femmes est conçue sur l’attention aux rapports humains et aux processus sociaux. Cette socialisation est faite pour en faire de machine à production de résonnance. À l’inverse, la socialisation des hommes est conçue suivant une logique d’autonomisation (donc de détachement du rapport aux autres) et d’atteinte de résultats (souvent au dépend des processus). Cette dernière approche s’intègre parfaitement bien à la valorisation du capital à travers le travail producteur de marchandise, mais en fait – pour reprendre la dichotomie chère à Habermas – il s’agit d’un système qui dévore sans cesse le monde réel (ou les poches de traditions non encore marchandisées, pour parler comme Polanyi). Le travail de reproduction des femmes ne consiste pas seulement à nourrir, donner vie et prendre soin, il consiste aussi à offrir aux homme la relation « responsive » que décrit Rosa par le mot résonance : 

 

« La résonance est une forme de relation au monde associant af←fection et é→motion, intérêt propre et sentiment d’efficacité personnelle, dans laquelle le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement.

La résonance n’est pas une relation d’écho, mais une relation de réponse ; elle présuppose que les deux côtés parlent de leur propre voix, ce qui n’est possible que lorsque des évaluations fortes sont en jeu. La résonance implique un élément d’indisponibilité fondamentale. »

 

Donc, la socialisation des femmes exige une attention toute particulière à recevoir les demandes de résonance (surtout non-dites) et à émettre des signaux de résonance (explicite ou non) envers leur partenaire. Ainsi, il renouvelle la capacité des hommes travailleurs à être capable d’aller à nouveau aller affronter le monde de l’aliénation. De ce monde ils ramènent chaque soir un petit morceau dans le havre de résonnance : des ressources que la ménagère doit transformer pour qu’elles deviennent source de régénération et une attitude, un rapport au monde aliénant, que l’épouse doit faire pivoter vers le calme et la sérénité de la résonance.

La dynamique de pouvoir qui se révèle (schématiquement: je travaille -> tu assures la résonance à la maison -> je me sens aliéné à cause de l'accélération -> tu le perçois comme une faute de ta part et redouble d’effort -> j’ignore tes efforts et n’envoie pas de signe de reconnaissance, mais montre une satisfaction à être moins aliéné -> tu perçois l’asymétrie de la résonance comme aliénation, mais est contrainte d’y rester parce que c’est la seule possibilité de résonance dans ta situation) assure la reproduction de la domination dans les rapports entre les genres.

Résonance et condition de possibilité de la résonance

Prenons les postulats de départ de notre réflexion :

-       Il existe une telle chose que la résonance : un rapport au monde qui se définit comme l’inverse de l’aliénation. Tout le monde peut vivre des moments de résonance. La modernité à cause d’accélération mène à une raréfaction des rapports de résonance.

-       Cependant, la modernité a aussi été l’histoire du confinement des femmes à la sphère privé. Dans ce confinement elles ont joué le rôle de celles qui devaient s’occuper de faire résonner le monde. Ceci a mené à une socialisation différenciée entre les hommes et les femmes, qui pose les femmes non seulement à satisfaire les besoins de résonance des hommes, mais aussi à trouver leur propre résonance à jouer le rôle qui est attendu d’elle dans le monde, soit prendre soin des autres.

 

Ces deux prémisses viennent abâtardir le concept de résonance et le problématise. Les femmes peuvent être contraintes à créer les conditions de possibilités pour que la résonance survienne. Leur rapport à la résonance perd ainsi son authenticité « originelle » qu’on trouve chez Rosa. Prenons par exemple cette image d’Épinal : « Monsieur rentre à la maison, ça sent bon la nourriture et Madame l’attend, toute attentive à ce qui lui est arrivé. Ils s’assoient, parlent de leur journée et son en pleine symbiose et vont terminer la soirée autour d’un bon verre de vin ». On comprend très bien en quoi ce moment peut être résonant pour Monsieur : le monde est « responsif » pour reprendre l’expression de Rosa. Si Madame peut aussi avoir trouvé la soirée agréable, elle a peut-être un rapport au moins en partie ambigüe à celle-ci si elle constate que n’eut été de son investissement à mettre en place les conditions nécessaires à la réalisation de ce moment résonant, il n’aurait pas eu lieu.

 

C’est un premier niveau de contrainte à la résonance pour les femmes. Le deuxième est que leur socialisation fait que vivre des moments de résonance passe beaucoup par prendre soin des autres. À deux égards. D’abord parce qu’on a énormément valoriser ces moments de résonance quand elles étaient enfants, ainsi elles peuvent considérer que prendre soin des autres est ce qui apporte le plus de résonance ou une résonnance plus authentique. Ensuite, et par ricochet, il est possible que d’autres situations potentiellement résonantes (l’accomplissement d’une œuvre, la construction d’un projet, des avancées au travail) ne le deviennent plus ou le deviennent moins parce qu’elles se sentent coupables de ne pas être en train, en ce moment, de prendre soin des autres ou pas autant qu’elles le devraient.

 

Ceci nous amène à faire quelques distinctions. D’abord entre résonance et condition de résonance. Rosa aborde cette question au Chapitre 12 de son ouvrage où il pose des facteurs contextuels (l’atmosphère et les tonalités affectives), des facteurs culturels et socio-culturels (on résonne davantage quand on est une femme, quand on est catholique et quand on est jeune) et des facteurs institutionnels (où il différencie des institutions qui génère de la résonance d’autres qui n’en génère pas, en prenant la bourse et l’école pour exemple). Or, il est pertinent de se pencher sur ce que ne dit pas ce chapitre. 

 

La première partie sur les facteurs contextuels oblitère le fait que ces facteurs peuvent être le fait d’une personne qui travaille à les organiser de façon systématique et planifiée : ainsi, une femme peut faire de la maison un havre de résonance en mettant en place une atmosphère et un ton adéquat à ce que la résonance advienne. La deuxième partie sur les facteurs socio-culturels pose cette question des femmes comme particulièrement résonante et arrive à la conclusion qu’il y a peut-être du bon dans la théorie différentialiste. On peut faire l’économie de cet étrange détour en dénaturalisant la propension des femmes à la résonance en expliquant qu’elles sont socialement contraintes à prendre soin des autres et que prendre soin c’est aussi mettre en place des conditions de résonance pour les autres. Cette socialisation a donc aussi pour effet de les rendre plus attentive à la question de la résonance et plus craintive à affirmer qu’elle n’entre pas en résonance parce qu’il s’agit dans leur socialisation d’un désaveu plus important. Enfin, les institutions plus résonantes (la troisième section du chapitre) sont souvent les produits de la collectivisation de ce dont s’occupaient les femmes avant l’État providence. Le fait qu’on y trouve des espaces de résonance n’est donc là non plus pas le fruit du hasard, mais l’effet des transformations de la contrainte à produire les conditions de la résonance qui est imposée aux femmes.

 

À l’inverse de l’approche « candide » de Rosa, sur quoi et comment bâtir une proposition critique entourant la notion de résonance? Y’a-t-il une voie en séparant la résonance et ses conditions d’apparition? Voyons voir :

 

-       La résonance reste alors un concept descriptif d’un rapport « responsif » au monde qui se pose à l’inverse de l’aliénation.

-       Pour que ce moment soit possible, il faut que des conditions soient réunies : contextuelles, socio-culturelles et institutionnelles.

-       Ces conditions peuvent être réunies par des degrés divers d’intentionnalité (allant du hasard complet à la planification totale).

-       La socialisation a beaucoup à voir avec ce qu’on considère comme résonant : c’est en bonne partie ce qui met en place les « facteurs socio-culturels » de possibilité de résonance.

-       La socialisation spécifique des femmes leur apprend à mettre en place les conditions de résonance des autres et à se soucier, en général, du niveau de résonance du monde, à sonder le regard des autres pour assurer que leur besoin de résonance est satisfait, en particulier le besoin de résonance issu des rapport intimes d’amour, de parentalité ou d’amitié (les axes horizontaux de résonance).

-       Cette socialisation particulière les rend à la fois particulièrement agile à créer ces conditions de possibilités pour elles comme pour les autres, mais en même temps les rend prisonnières d’une forme spécifique de résonance, les rapports horizontaux.

-       À l’inverse, la socialisation des hommes tend plutôt à les inviter à développer un rapport instrumental au monde et à aller chercher de la résonance dans des rapport diagonaux (les choses et les institutions) et verticaux (la religion et l’art).

-       Ces rapports de socialisation à la résonance différenciés s’imbriquent dans les rapports sociaux de domination. Les femmes sont appelées à s’occuper des autres, ce qui donne aux hommes le temps de chercher la résonance verticale ou diagonale. Les femmes sont, elles, prises à s’occuper de résonance horizontale, mais y trouve aussi leur résonance et à se sentir coupable de s’impliquer dans les autres formes de résonance. 

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